Zaza respire

Trouble anxieux social diagnostiqué à 30 ans

Pendant des années je me suis crue trop timide, trop bizarre, pas normale. Je me suis forcée à vivre des tas d’expériences avant de découvrir que j’avais un problème de santé mentale. Une phobie sociale, un trouve de la personnalité évitante. Voici mon témoignage.

Trop timide? "Avec un peu d'effort tu pourrais y arriver..."

“Elève trop timide” / “Ben souris un peu là! Détends-toi!”

“Pourquoi tu viens pas? Tu pourrais faire un effort.”

Me faire pipi dessus plutôt que d’attirer l’attention des élèves en interpellant l’instituteur. Redoubler ma licence par peur de me présenter à un examen impliquant un exposé. Ne pas pouvoir m’asseoir à une terrasse de café sans paniquer à l’idée d’être observée. Eviter les repas avec les collègues, les amis, la belle famille par peur panique qu’on me regarde manger.

Tout ça, c’est l’histoire de ma vie sociale éclopée. Pendant des années mon juge intérieur m’a répété:

  • T’es trop stressée, tu te prends trop la tête
  • T’es vraiment trop bizarre
  • Tu ne sais pas profiter de la vie
  • Les autres sont mieux que toi
  • Pourquoi t’es pas fichue de vivre les choses simplement ?
  • Tu finiras tes jours seule
  • Tu finiras par te suicider, seule.

.

Alors à 18 ans je me suis fait une promesse solennelle: j’allais tout mettre en œuvre pour changer.  Tant pis si ça devait être violent, je voulais une vie “normale”. Lorsque je me forçais à dépasser mes peurs je me préparais pendant des heures, j’anticipais des jours avant, je suais à grosses gouttes quand le moment se présentait. Ensuite je rentrais chez moi vidée, désespérée. Quelque fois mes contractions musculaires me paralysaient quelques jours. Alors en animal blessé je m’isolais, avant de ressortir.

Face au potentiel regard des autres, je vivais une grande anxiété. Parfois j’en étais paralysée.

Si t'es stressée quand il y a du monde...

Face à tant de stress, à 18 ans je découvre que l’alcool m’aide à vivre : sortir, danser, aborder des inconnus, me lâcher avec mes ami.es, faire des blagues, séduire pour avoir une vie amoureuse, faire partie d’un groupe: être moi sans toutes mes pensées et mon anxiété. Donc je commence à boire, beaucoup.

Avant j’étais “anti-tabac” et je faisais du sport régulièrement. A 20 ans, je picole tous les soirs pendant 10 mois, je prends 10 kilos, je commence à fumer, j’arrête le sport. Je découvre les gueules de bois, sécher les semaines à la fac, redoubler. Et les “black-out”: ces fameux matins où on se réveille avec des bleus mais on sait pas d’où ils viennent. Je trouve ça dommage mais “cool”, de toute façon j’ai essayé, j’ai pas d’autres solutions.

Si tu ne sais pas t'aimer ni comment créer des relations amoureuses...

Très vite, j’apprends à séduire…et à obtenir. Plus je “consomme”, plus le mec est beau ou populaire, plus je me sens validée. Je multiplie les partenaires, pour la satisfaction de me dire “celui-là je l’ai eu“. Sans me protéger (l’alcool m’aide à oublier les potentiels problèmes). Je les traite alors avec peu de respect, les mecs et les problèmes.

A 22 ans, je vais toucher le fond de ma haine de moi. Je descends une bouteille de vodka entière. Ce garçon me plaît vraiment, je suis trop stressée pour lui parler. Quelques heures plus tard je me suis comme téléportée dans son lit: souvenirs nébuleux, par flash. Allongée, je lui dis « non », « non », je sens sa volonté, sa force physique mais je m’endors. Le lendemain j’ai mal quand je marche ou m’assois et je ne me souviens de rien. Je me sens sale, j’ai envie d’oublier cette histoire tout de suite. J’ai honte,” je l’ai bien cherché”. Et puis au final… “je l’ai eu“. On sortira ensemble pendant plusieurs mois. Il me traite avec mépris mais je ne sais pas pourquoi, ça me plaît.

10 ans plus tard, grâce au mouvement #metoo, je découvre la notion de consentement. L’histoire ressort du tiroir toute seule, timidement, avec une évidence dérangeante. Oserais-je assimiler le mot “viol”? Pourquoi j’ai encore si honte?

Si malgré tout tu te détestes encore...

A 27 ans j’obtiens le poste dont je rêve depuis toujours: coordinatrice régionale pour une asso militant pour la paix. Je m’investis comme une malade. J’anime des formations, des séminaires, je voyage partout. J’ai besoin de sens, de me sentir utile, importante et surtout reconnue. Mon job implique d’être constamment en interaction sociale et donc pour moi, d’être dans l’anxiété permanente.

En 4 ans j’arrête progressivement de voir mes amis, de prendre soin de ma famille, je ne mange ni ne dors presque plus. Mon travail est devenu ma prison, mon identité, ma folie. Ma santé mentale et physique se dégradent, je démissionne le jour où mon corps me l’impose. Je vais m’enfermer chez moi pendant 2 ans, réduire les interactions sociales au strict minimum, entrer dans la dépression et l’évitement.

Repasser le film de ma vie sous le filtre de la phobie sociale a été un électrochoc et une libération.

Un trouble anxieux sévère, une grande détresse...dont personne ne parle.

C’est vers mes 30 ans que je lis des articles sur l’anxiété sociale. Ca me parle direct, tout ce que je vis y est décrit mot pour mot.  Quand je passe le test de Lebowitz (le test ici) je coche toutes les cases “sévères”. Soudain le film de ma vie se révèle sous un nouveau filtre. Celui du trouble anxieux, de la phobie sociale.

Je ressens de la colère contre moi et ma lenteur d’esprit. Contre les psys qui ne m’ont pas diagnostiquée, contre tous ces profs qui m’ont cent fois étiquetée « trop timide », “devrait faire des efforts“, contre le système médical et éducatif qui n’informe pas les jeunes et les parents des troubles anxieux. Sur l’Internet francophone je trouve très peu de réponses. En revanche au Québec et aux Etats-Unis il y a des campagnes de communication à destination des jeunes, qui informent sur les troubles anxieux et sur la santé mentale. 

 

CAMPAGNE DE SENSIBILISATION AUX ETATS-UNIS

Trouble d’anxiété sociale: plus que de la simple timidité

  • Ressens-tu une peur intense à l’idée d’être jugé.e par les autres?
  • As tu l’impression d’être “hyperconscient” de toi-même dans les situations sociales de tous les jours?
  • Est-ce que tu évites de rencontrer de nouvelles personnes?

Si tu vis cela depuis au moins 6 mois et que cela impacte les gestes simples de ta vie quotidienne -comme parler à des gens au travail ou à l’école- tu vis peut-être un trouble d’anxiété sociale.

Institut National de la Santé Mentale – NIH

Je crois qu’il faut en parler, ne pas rester seul.e avec ça. La santé mentale, ça compte, il n’y a pas de quoi avoir honte.

Enfin, à 32 ans j’ai commencé une thérapie adaptée et enchaîne les questions: pourquoi j’ai vécu cette souffrance si seule et dans le tabou? Pourquoi c’est si dur d’en parler avec ma famille, pourquoi j’ai tant honte? Pourquoi personne n’en parle? Et pourquoi quand j’essaie, on me répond que c’est simple: “faut que j’arrête de me prendre la tête, faut que j’aie confiance en moi, faut que j’arrête de faire des montages de difficultés pour rien”.

Et si les gens étaient informés? Les souffrants, et leurs proches? Les jeunes, les éducateurs?

Comment je serais entrée dans la vie adulte si que je souffrais d’un trouble anxieux qui se soignait?  Comment j’aurais abordé ma socialisation et ma sexualité? Aurais-je été moins dure, moins seule? Aurais-je eu moins envie de mourir et de m’auto-détruire?

J’accepte mon vécu avec gratitude. Mais je ne peux pas m’empêcher de m’interroger sur tout ça. Et de penser aux personnes qui sont peut-être en train de vivre la même chose, seules.

Avant, je me battais contre ma timidité. Aujourd’hui, je me bats pour être mieux avec ma phobie sociale. 

Si vous vous reconnaissez dans ce témoignage et les symptômes de la phobie sociale, cela vaut le coup de creuser.

Vous n’êtes pas seul.e, vous n’êtes pas bizarre ou anormal.e. Votre anxiété n’est pas un trait de caractère ou un défaut que vous avez. (voir l’article: faire la différence entre timidité et phobie sociale)

Vous pouvez aller mieux sans vous travestir en quelqu’un d’autre, sans vous faire violence. Vous pouvez trouver des ressources et des gens pour vous aider : la phobie sociale est une pathologie, un trouble anxieux reconnu et pris en charge par des psychologues. 

J’espère que mon témoignage pourra être d’une aide quelconque à quelqu’un.

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